Internet : ses évolutions, révolutions et déviances

Cinq ans, dix ans, à l’échelle du monde ou même de l’évolution des technologies, cela semble peu. À l’échelle d’internet, c’est énorme. Nombreux sont les blogueurs qui regrettent les débuts d’internet. Le sentiment d’appartenir à une communauté tout en conservant son anonymat, une vraie liberté d’expression et de consultation, des articles de fond et des sources d’information indépendantes. En quelques années, Internet a été bouleversé, et c’est dans un univers ultra-contrôlé et centralisé que nos identités numériques évoluent aujourd’hui. Pour qu’un contenu soit consulté aujourd’hui, il doit être court, drôle, de préférence en vidéo et surtout, surtout, populaire. Faire le buzz. Récolter des likes.

Tout indique un déplacement de l’Internet-livre à l’Internet-télévision

Six ans après, Internet se recroqueville (Anna Wanda Gogusey)
Six ans après, Internet se recroqueville (Anna Wanda Gogusey)

À sa sortie de prison, Hossein Derakhshan, blogueur iranien, s’étonne du web qu’il redécouvre :

Les premiers visiteurs du Web passaient leur temps à lire des magazines en ligne. Ensuite sont venus les blogs, puis Facebook, puis Twitter. Maintenant, c’est sur des vidéos Facebook, sur Instagram et SnapChat que la plupart des gens passent leur temps. Il y a de moins en moins de texte à lire sur les réseaux sociaux, et de plus en plus de vidéos et d’images à regarder. Le stream, les applications mobiles et les images qui bougent : tout indique un déplacement de l’Internet-livre à l’Internet-télévision. […] Le web […] se rapproche de plus en plus du petit écran : linéaire, passif, programmé et replié sur son propre nombril. Quand je me connecte sur Facebook, c’est ma télévision personnelle qui s’allume. Et je n’ai qu’à tout faire défiler : nouvelles photos de profil de mes amis, petites brèves résumant des opinions sur des articles d’actualité, liens vers des chroniques assortis de courtes légendes, publicités, et, évidemment, vidéos qui se mettent en route toutes seules.

A croire que le temps de cerveau disponible a réellement été réduit à peau de chagrin en quelques années. Un sentiment régulièrement rencontré est celui de l’accélération du monde dans lequel nous vivons, liée à l’apparition des nouvelles technologies.

Connectés jusqu’aux bouts des doigts, jamais séparés plus d’une minute de leur smartphone, l’homme et la femme d’aujourd’hui sont soumis à un flux constant d’informations : Facebook, Twitter, SnapChat, Instagram, réseaux sociaux professionnels et chat d’entreprise, sans parler de la centaine de mails reçue chaque jour. Alors que la centralisation n’a jamais été aussi forte, les internautes qui réduisent au maximum les filtres qu’on leur propose semblent se noyer dans la masse d’informations. Contraints et forcés, nous remettons dans les mains des géants que sont Twitter, Facebook et cie, le pouvoir de décider pour nous du contenu que nous devrons consulter.

La conséquence la plus effrayante de la centralisation de l’information, c’est autre chose : c’est le fait qu’elle nous affaiblisse face aux gouvernements et aux entreprises. La surveillance ne fait que se renforcer avec le temps. […] L’ironie de la chose, c’est que les états qui coopèrent avec Facebook et Twitter en savent beaucoup plus sur leurs citoyens que ceux, comme l’Iran, où l’état contrôle Internet avec une poigne de fer, mais n’a aucun accès légal aux entreprises de médias sociaux. Or, ce qui est encore plus effrayant que d’être observé, c’est d’être contrôlé. Quand, avec seulement 150 likes, Facebook peut nous connaître mieux que nos parents et, avec 300 likes, mieux que notre compagne ou compagnon, le monde paraît bien prévisible, pour les gouvernements et pour les entreprises. Et la prévisibilité, c’est le contrôle.

Les nouvelles technologies sont-elles la cause ou la conséquence de cette accélération du monde ?

On peut se demander à juste titre pourquoi les nouvelles technologies semblent liées à une pénurie de temps alors qu’elles devraient nous aider à être plus efficaces dans nos actions et interactions, et donc à nous libérer du temps.

Hartmut Rosa, sociologue et philosophe allemand, rappelle avec justesse que l’accélération ne permet de gagner du temps libre que si la quantité d’activité reste la même. Or, la croissance de l’activité est aujourd’hui supérieure à l’accélération permise par les nouvelles technologies.

L’évolution des moyens de transport est un excellent exemple : il y a un moins d’un siècle, les gens ne quittaient pas leur arrondissement ou leur village, encore moins leur région. Aujourd’hui, en région parisienne, il faut 1h30-2h pour traverser la ville, autant que pour aller à Londres, Lyon ou Bruxelles. « L’espace ne compte plus, c’est le temps qui compte » affirme Michel Serres, philosophe de l’Académie française. « La France est devenue un grand Paris dont le TGV serait le métro et les autoroutes seraient les rues ». À l’époque où les déplacements se faisaient à pied, les gens habitaient près de leur lieu de travail. À l’heure de l’urbanisation, le développement de moyens de transport rapides a été une nécessité, permettant aux populations d’habiter beaucoup plus loin de leur lieu de travail en n’augmentant pas ou peu leur temps de trajet. Néanmoins, l’accélération permise par les technologies est parfois inférieure à la croissance de l’activité, en d’autres termes le temps du nouveau trajet en voiture peut être supérieur au temps de l’ancien trajet à pieds, ce qui donnera, à tort, l’impression que la technologie fait perdre du temps.

De même, avec les mails, les chats et les téléphones, nous sommes aujourd’hui capables de communiquer beaucoup plus vite qu’à l’âge d’or des courriers postaux. Nous sommes devenus plus rapides, mais nous avons également plus d’interactions à gérer, et donc plus de stress. « La pénurie de temps n’est pas due au progrès technologique, mais au fait que la croissance est plus importante que l’accélération. » Affirme Hartmut Rosa.

En termes d’optimisation du temps, Internet et en particulier les smartphones nous permettent d’avoir une infinité de données et d’informations à portée de main. Petite poucette, l’héroïne de Michel Serres, détient le monde au fond de sa poche, dans son smartphone. Une étude de Kaspersky Lab affirme que 80% des européens interrogés, reconnaissent utiliser Internet comme un ouvrage de référence universelle.

Cependant, l’étude montre également que plus de la moitié des adultes européens interrogés ne pouvaient se rappeler du numéro de leurs enfants ou de leur bureau sans regarder dans leurs téléphones, et qu’environ un tiers n’étaient pas en mesure de se rappeler du numéro de leur conjoint. Globalement, 72% des Français interrogés admettent leur dépendance à Internet et aux appareils numériques comme un outil pour se souvenir et comme une extension de leur cerveau.

Infographie de l'étude de KasperskyLabInfographie de l’étude de KasperskyLab

Nos smartphones nous rendraient-ils amnésiques ?

Si notre cerveau ne prend plus la peine de mémoriser certaines données, ce n’est pas forcément un mal. Chaque grande rupture dans l’histoire de l’humanité a conduit l’Homme à être à la fois privé et enrichi de facultés estime Michel Serres. Alors que la diffusion généralisée des technologies numériques a tendance à réduire nos capacités mnésiques, l’Homme gagne en retour une possibilité incroyable de mise en relation d’individus, de groupes et de réseaux, et bien sûr de savoirs, mais également une nouvelle capacité de créativité.

« L’imprimerie a permis au peuple de lire, Internet va lui permettre d’écrire. »

Benjamin Bayart

petite-poucette
Petite poucette – Michel Serres

Le phénomène cognitif induit par l’arrivée d’Internet n’est que la continuité de ceux observés lors du développement de l’écriture, puis de l’imprimerie. L’humanité est passée progressivement d’une tradition orale à une tradition écrite puis à une tradition numérique. Alors que l’intégralité de l’information devait être mémorisée par nos cerveaux pour y accéder, nous nous sommes peu à peu contentés de mémoriser le nom d’un livre et son emplacement dans une bibliothèque avant de pouvoir se satisfaire de mots-clés tapés dans notre moteur de recherche préféré. Michel Serres explique : « Par l’écriture et l’imprimerie, la mémoire par exemple, muta au point que Montaigne voulut une tête bien faite plutôt qu’une tête bien pleine. Cette tête vient de muter encore une fois. »

 

Le phénomène de dépendance est cependant notable, et mérite notre attention. Alors que tous les designers d’interfaces recherchent sans cesse les moyens les plus efficaces de retenir les utilisateurs, les mécanismes utilisés actuellement sont déjà à l’origine de dépendances.

Si la définition de la cyberdépendance ne fait pas l’objet d’un consensus scientifique, l’utilisation d’internet peut être considérée comme problématique dès lors que l’utilisateur n’est plus capable de contrôler son usage. Jean-Marc Triffaux, professeur à l’Université de Liège distingue cinq formes d’addictions à internet selon le contenu recherché : la cyberpornographie, la cybersexualité, la dépendance aux chats et réseaux sociaux, la dépendance aux jeux d’argent et la dépendance aux jeux en réseau. En rendant internet encore plus accessible, immédiat, et donc attractif, les smartphones ne font qu’accentuer le problème, estime le spécialiste.

Faut-il réguler le design ?

jetetiens-tumetiensL’anthropologue Natasha Schüll explique que les interfaces web sont addictives parce qu’elles sont disponibles partout et tout le temps, et qu’il suffit de cliquer pour créer une boucle de stimulus et de réponses qui fait entrer dans un état second entre l’hypnose et la fascination.

Pour Mme Schüll, il est important de comprendre non seulement l’utilisateur, mais aussi la technologie, la conception, la configuration et la façon dont on peut contraindre, diriger et guider le comportement. Et, pourquoi pas, la réglementer, souligne-t-elle. Alors qu’il n’existe aucun organisme réglementaire pour définir des limites à la conception, il ne semblerait pas aberrant de mettre en place des alertes pour limiter les risques d’addiction.

« C’est un problème systémique qui ne se limite pas au monde du jeu. Les concepteurs avec qui j’ai parlé étaient assez d’accord : ce serait plus facile s’ils pouvaient concevoir les choses au sein de certains critères fixés par des régulateurs, limitant ce qu’ils peuvent faire. » explique Natasha Schüll. « Cette question va devenir une préoccupation croissante pour les fabricants de jeux et d’applications de médias sociaux : Comment conserver ses clients tout en les amenant à s’engager de manière plus modérée ? »

Pour conclure…

La révolution numérique a induit des changements fondamentaux dans nos manières d’appréhender l’accès à l’information, l’expression et les interactions sociales. Néanmoins, en une dizaine d’années, avec l’arrivée des smartphones et la montée en puissance de quelques leaders mondiaux, l’Internet d’aujourd’hui a d’ores et déjà muté vers un univers beaucoup plus contrôlé et contrôlant. En déterminant à notre place l’information qui nous est destinée, Google, Facebook et les autres acquièrent un pouvoir de contrôle sur notre compréhension du monde et sur nos opinions. Alors qu’Internet était un lieu de sérendipité 1 extraordinaire, l’information est aujourd’hui hiérarchisée à l’extrême. Posez-vous cette simple question : quelle est la dernière fois que vous avez visité la page 2 des résultats d’une recherche Google ?

C’est à chacun d’entre nous de faire l’effort de multiplier les sources d’information en lisant des articles contradictoires, et surtout de conserver un regard critique sur ces informations mais également sur les interfaces elles-mêmes et sur les relations que nous entretenons avec elles.

Sources :

Six ans après, Internet se recroqueville

La technologie est-elle responsable de l’accélération du monde ?

Pourquoi nos smartphones nous rendent amnésique ?

Podcast Le sens de l’info de Michel Serres

Petite Poucette – Michel Serres

Les smartphones aggravent la dépendance à internet

Faut-il réguler le design ?

Note :

1Serendipité : de l’anglais serendipity
Fait de faire une découverte par hasard et par sagacité alors que l’on cherchait autre chose.
Sérendipité internétique : Fait de trouver sur Internet (web, blog, images, forum, vidéos, etc.) une information intéressante en interrogeant un moteur de recherche sur autre chose.
Source : wiktionary.org

5 thoughts on “Internet : ses évolutions, révolutions et déviances”

  1. Pour le coup de la page 2 Google, ça m’arrive souvent.
    Quand je ne sais pas trop quoi mettre comme mot-clef spécifique et que donc j’ai du généraliste en résultat.

    Sinon heu l’est énorme la taille de la police pour les comm..

  2. Un élément non abordé ici et complémentaire à l’idée d’un contrôle par l’État ou l’entreprise, c’est la libéralisation des règles sociales et politiques. Par exemple, dans un lieu donné, les citoyens pouvaient décider que tel ou tel usage est soumis à telle ou telle règle (par exemple: pas d’appel à la haine).
    Avec internet, les règles sur les élèments qui ont un impact sur les citoyens du lieu sont choisies par un tiers soumis à la concurrence. La 1ere conséquence, c’est par exemple le pouvoir pris par l’entreprise (par ex. Facebook qui a un impact sur les français tout en appliquant des règles décidées par des américains). Mais même si le pouvoir n’est pas pris par une entreprise, le problème de la perte de contrôle des citoyens a quand même lieu, simplement parce qu’ un individu peut piocher dans les services en concurrence pour prendre celui dont les règles lui convient plutôt que de respecter les règles choisies par ses concitoyens.

    1. Très intéressant, merci. Le fait de pouvoir piocher où on veut me parait être à la fois la force et la faiblesse d’internet : perte de contrôle des citoyens vs gain de libertés (notamment pour des pays dans lesquels celles-ci sont très limitées).

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