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Récit de la publication d’un livre – Partie 4

L’édition et la promo

Janvier – La fête youplalaboum

Début janvier, je discute pendant 2h avec les éditions Big Pepper, c’est-à-dire Alexandre Gros. Il a monté sa maison d’édition pour publier les livres qu’il avait écrits pour ses enfants. Il porte le projet seul et travaille dans l’événementiel à côté.

Le contact passe très bien, il m’explique comment fonctionne sa maison d’édition, via des préventes de quelques centaines d’exemplaires sur Ulule pour financer l’impression de 1000 livres qu’il revend ensuite à travers le réseau des librairies, dans des festivals, etc. Il trouve la rétribution des auteurs et autrices scandaleuse (3 à 5% du prix hors taxe pour du livre jeunesse dans les maisons d’édition classique), alors il propose un modèle différent : 25% (à se partager dans notre cas). En 2020 il a déjà prévu un livre pour enfants mais aimerait bien en publier un deuxième. Ceci dit, il a déjà 5 livres prévus sur 2020 et pas la capacité d’en publier plus que 6, donc si ça se fait ce sera en fin d’année. Il a reçu d’autres dossiers bien sûr. Il nous tient au courant.

Un mois plus tard, Alex me confirme que le projet pourra aboutir, et finalement plus tôt que prévu : campagne Ulule en avril pour une sortie fin juin. Je suis aux anges !

Je rencontre Alexandre lors de la remise en mains propres d’une BD que j’avais achetée en prévente à l’automne (Le Seuil de Fanny Vella, dont je suis totalement fan du travail et qui m’a soutenue pendant toute la période d’édition du livre). C’est là que naît l’idée d’un t-shirt à l’effigie du livre, en parlant des contributions Ulule. Alexandre l’a fait pour l’un de ses livres, j’adore l’idée. 

Mars – La déprime

C’était trop beau pour être vrai. Pandémie mondiale. Burn-out. Confinement. Report du projet. “Ça se fera !” nous promet Alexandre, mais en fin d’année : préventes à partir de mi-septembre, sortie avant Noël. 

Mai – Le prototype

En mai, fais ce qu’il te plaît !

Comme l’impatience et la frustration sont grandes, je décide de me faire mon propre exemplaire de « D’acc ou pas d’acc ? » en mode DIY, pour commencer à le lire à mon fils. Ça tombe bien, j’ai justement un livre tout carton dont je ne fais rien : le livre promotionnel envoyé par Typolibris (l’imprimeur français chez qui j’avais fait faire des devis, et avec lequel la maison d’édition a l’habitude de travailler). Ce livre promo contient 12 pages, et notre histoire a 12 illustrations. Si c’est pas le destin ça !

Je retravaille la mise en page pour mettre le texte sous les images, j’imprime, je découpe, je colle, je kiffe. Et je teste.

Première impression de Soan, 2 ans et demi : “elle fait peur, elle” (montrant Juliette, la petite fille rousse). Pas clair si c’est les poutoux ou les cheveux roux (précisons qu’il est lui-même un peu rouquin, mais si les enfants avaient un esprit logique, ça se saurait). Soit.

Très vite, il connaît le livre par cœur et complète les fins de phrases. Très vite je me surprends à y faire référence naturellement pour expliquer que “non c’est non” dans les situations de la vie quotidienne : “c’est comme dans le livre, Efia veut pas de chatouilles alors Bao n’a pas le droit de la forcer, si moi je veux pas [insérer ici n’importe quelle demande farfelue d’un enfant de 2 ans et demi, par exemple “sucer ta tétine”] tu peux pas me forcer”.

Très vite, je me dis qu’en fin de compte, ce format carré est pas si mal. On avait prévu un format A5 avec deux fois plus de pages (texte à gauche / image à droite vs texte et image sur la même page). Je fais des calculs d’apothicaires pour deviner combien cela coûterait à l’unité en m’appuyant sur les devis faits 6 mois plus tôt (environ 2€), et à combien on pourrait le vendre. Je tombe sur un prix autour de 8€, au lieu de 13€ pour la version A5 (l’avenir nous dira que je me suis plantée), et je me dis que ce serait plus accessible. Bien sûr, mon cœur balance, et celui de Camille aussi, car les illustrations sont tellement belles qu’on a envie de les voir imprimées en grand format.

Juin – Le sondage biaisé

Pour en avoir le cœur net, je décide de faire un sondage sur cette histoire de format. Je le fais sur les réseaux sociaux, en demandant aux gens ce qu’ils préféreraient : 

  • format carré 15x15cm, 12 pages avec texte sous les illustrations, autour de 8€
  • format A5, 24 pages avec illustrations et texte séparés, autour de 13€

Ce sondage est doublement biaisé car je me trompe sur le prix (involontairement : il sera finalement vendu 10,50€) et je n’ai que le proto du format carré à montrer (j’avais fait un aperçu du format A5 sur mon ordi mais c’est pas pareil qu’un « vrai » livre). Ça influence forcément mes interlocuteurices dans le sens du petit format, ce qui me va bien puisque cela confirme mon sentiment. 

En parallèle, je développe un peu mon réseau sur insta, en commençant à  parler du livre aux personnes que je suis et apprécie depuis longtemps.

Septembre – L’attente

Pas de nouvelle de l’éditeur jusqu’au 30 août, je commence à ne plus y croire quand il nous recontacte. Il propose de démarrer la prévente fin septembre, et nous annonce qu’il ne fera pas de projet sur Ulule : trop de frais pour pas assez de ventes sur les derniers projets qu’il a menés. Ce sera une simple prévente sur son site, donc pas de quantité minimum (même si en dessous de 200 ce serait un peu chaud pour sa tronche).

Ensuite c’est silence radio pendant tout le mois de septembre. Ai-je mentionné que depuis février que le projet est validé, nous n’avons toujours pas signé le moindre contrat ? Je stresse.

Octobre – C’est partiiii !

Le 2 octobre, enfin, Alex nous explique tout (oui, du coup ça ne commencera pas fin septembre). 

11,8% chacun pour mon frère et moi
13,7% pour l'éditeur, en moyenne
22,2% dédié à l'impression
28,4% pour les libraires
6,6% de frais annexes, en moyenne
5,5% de TVA
Répartition des coûts sur le prix TTC
  • Les coûts de fabrication : 2,34€ / unité (je n’avais pas demandé l’option mat dans mes devis l’année précédente, c’est un poil plus cher) ;
  • La répartition : 25% pour nous, 30% pour les libraires, 2,34€ de fabrication, des frais divers très variables (fournitures et emballages pour expéditions, participation aux frais de port des libraires, exemplaires défectueux ou offerts, etc) et ce qu’il reste pour lui (donc une marge unitaire très faible lorsqu’il vend via un libraire, et beaucoup plus intéressante lorsqu’il vend en direct). Tout cela sur le prix hors TVA, j’avais surtout zappé ça dans mes calculs.
  • Le planning : lancement des préventes le 16 octobre, fichiers définitifs à fournir pour le 30 octobre, livraison de l’imprimeur le 1er décembre, versement des premiers droits d’auteur en janvier.

Alors après des mois d’attente, on se speede un peu. Il faut relire et signer nos contrats, livrer la maquette définitive à l’éditeur qui s’occupe de faire la 4ème de couverture, valider cette page, livrer le visuel du t-shirt et faire un montage photo pour donner une idée du rendu, valider la page de présentation du livre sur le site internet de l’éditeur, teaser sur les réseaux sociaux pour dire que c’est pour bientôt, faire une vidéo promotionnelle pour le lancement de la prévente, la sous-titrer parce que ce serait moche un projet qui se revendique inclusif et qui ne sous-titre pas ses vidéos, prévenir la famille élargie pour qu’ils soient au taquet le jour de la première communication sur les réseaux sociaux (car il parait qu’il faut liker-partager-marquepager-enregistrer-commenter dans la première heure pour que les algos des rézooos nous aient à la bonne), et j’en oublie sans doute. tout ça en 2 semaines, en plus de nos jobs respectifs of course, ce serait pas marrant sinon. 

Vidéo promotionnelle pour lancer les préventes

Puis vient le jour du lancement. J’en rêve la nuit, je rêve qu’on va faire 3000 préventes le premier jour. Spoiler : ce sera pas le cas.

Pourtant la famille est au taquet, franchement, merci les cousines et les cousins, les oncles et les tantes, et tous les potos, vraiment au top. On publie en fin d’après-midi et ça partage, ça like, ça commente. Ça achète même un peu. 

Le lendemain à 11h, mon éditeur m’envoie les chiffres de la soirée+matinée : 19 livres vendus et un t-shirt. Bon. C’est pas le ras-de-marrée espéré, mais ça ne fait que commencer. Deux instagrameuses que j’apprécie beaucoup partagent le projet en story dans la journée, avec le swipe-up (= un lien direct) vers la page pour précommander le livre. 

Camille me dit :

Sur nos prochaines stories faudra mettre le truc du swipe up pour accéder à la page de big-pepper, on est vraiment des influenceurs en mousse.

Je lui réponds :

T’es tellement un influenceur en mousse que tu sais pas qu’on décroche le swipe-up à 10k d’abonnés 😜

Si on était pas en mousse, on aurait le swipe-up 🤔

On monte à 36 livres et 8 t-shirts le soir, 53 livres et 11 t-shirts le dimanche soir.

Pour faire fonctionner à fond le réseau, je partage le projet par mail à tous mes contacts passés et présents qui pourraient être intéressés. Je reçois des réponses sympas, des ami⋅es un peu perdus de vue, des ancien⋅nes collègues. C’est une super opportunité pour prendre des nouvelles et ça fait plaisir. C’est parfois celles et ceux auxquel⋅les je m’attendais le moins qui répondent et partagent des ressources insoupçonnées (comme cet ami de mon frère de l’époque du lycée qui anime des ateliers musicaux pour enfants et qui me partage sa base d’emails des structures petite enfance et médiathèques de la région). Il y a aussi celles et ceux dont j’espérais une réponse, un encouragement, une occasion de reprendre contact, et dont la réponse n’arrive jamais. Voilà, cette relation est belle et bien terminée. Si tu avais un doute Tête de pioche, maintenant tu ne l’as plus. 

Mon éditeur est cool, il accepte de me tenir au courant du nombre de ventes quasiment tous les jours. Le saviez-vous ? En général, un⋅e auteurice ne sait combien il ou elle a vendu de livre qu’une à deux fois par an, lorsque les droits d’auteur sont versés. Je trouve ça dingue, et je savoure la chance d’être dans une maison d’édition à taille humaine (c’est le cas de le dire, vu qu’il n’y a qu’un seul humain dedans). 

On a une vingtaine de commandes par jour les 5 premiers jours en atteignant 109 préventes le 21 octobre, puis ça se calme. Beaucoup.

Novembre – On lâche rien (ah si)

En moyenne, on aura fait 5 préventes par jour sur le reste de la période, malgré les publications régulières sur les réseaux sociaux, malgré d’autres partages d’instagrameuses, malgré mes mails au monde entier, malgré mes publications dans des groupes facebook adaptés (ma bibliothèque bienveillante, les parents de villeurbanne, les mamans du rhône, auteurs-illustrateurs), malgré des interviews et articles dans Viva (villeurbanne), le Dauphiné Libéré, L’Hebdo de l’Ardèche, Guilherand ma ville et Vitav (le Mans). Ceci dit, on aurait peut-être stagné à 100 ventes si je n’avais pas fait tout ça, donc pas de regret.

On termine la prévente le 30 novembre avec  321 livres et 69 t-shirts vendus, soulagé⋅es d’avoir passé la barre des 300, même si on rêverait toujours de faire plus. Des gens du métier me disent que c’est vraiment très bien pour un projet de livre pour enfants, surtout sans campagne Ulule. Ça me rassure.  

En parallèle, je me pose des questions métaphysiques du genre : pourquoi on ne propose qu’un seul modèle de t-shirt adulte, le modèle “standard” qui, devinez, est quand même plutôt taillé pour un homme ? (car évidemment, c’est plus logique d’habiller une femme avec une coupe droite et col rond qu’un homme avec une coupe moulante et col en V. Qui a décidé ça ? La société patriarcale de mes ovaires !) Alors que les 3 seules adultes qui se sont manifestées pour en avoir sont des femmes. Et qu’on lutte contre le sexisme. Incohérence, bonjour ! Du coup, je tane mon éditeur pour qu’on puisse choisir une coupe homme ou femme en taille adulte. Il fait le nécessaire, merci Alex ! 

J’apprends aussi un peu par hasard que le projet a manifestement tourné sur les réseaux sociaux dans d’autres cercles que les miens pour le montrer du doigt en disant que les représentations sont racistes. On m’explique que notre livre est raciste car : 

  • le garçon asiatique a les yeux “en traits” (oui, quand il rit il a les yeux fermés, comme les autres enfants en fait) 
  • il est jaune (hmm… pas ma définition du jaune, mais effectivement la teinte de chaque personnage est différente et celle de Bao légèrement plus jaune que les autres), 
  • la fillette noire a des grosses lèvres (c’est vrai, toutes les fillettes noires n’ont pas de grosses lèvres, on aurait pu faire autrement, je n’imaginais pas que c’était raciste mais peut-être que ça l’est), 
  • et on utilise le terme “bisou esquimau” (un article ici explique en quoi l’appellation “esquimau” est offensante, peut-être qu’on aurait dû chercher autre chose). 

Certaines personnes racisées de notre entourage nous rassurent, elles n’ont pas le même avis (mais de la même manière que ce n’est pas parce que 3 femmes trouvent le terme “Mademoiselle” non sexiste qu’il n’est pas sexiste, ce n’est pas parce que 3 personnes noires trouvent le livre non raciste qu’il est effectivement non raciste).

Je demande son avis à une illustratrice noire, que je ne connais pas personnellement mais qui a partagé le projet. Elle me dit qu’elle avait un peu tiqué mais sans que ça ne la bloque réellement. Mais qu’en revanche, si dans l’histoire c’est la fillette noire qui ne respecte pas le consentement d’un autre enfant et à qui on explique le consentement, c’est problématique, car ça renforce un cliché raciste selon lequel les enfants noirs ne savent pas se contrôler et manquent de finesse. Je re-tombe des nues. J’ignorais l’existence de ce cliché.

Nous avions eu une réflexion sur le choix des personnages par rapport aux rôles, et nous avions délibérément choisi que ce soit la petite fille noire qui prenne ce rôle, car c’est le personnage central de l’histoire. Dans un premier temps elle va faire un bisou pour dire bonjour à la nouvelle (qui n’aime pas les bisous et pleure), puis la nounou explique aux trois enfants la notion de consentement et ensuite l’héroïne s’approprie cette notion pour dire “stop” au petit garçon qui essaie de la chatouiller alors qu’elle n’en a pas envie. Ce personnage est bien plus riche que les deux autres, qui ne sont là que pour soutenir l’histoire et ne tiennent chacun qu’une seule posture (la victime et l’agresseur) pendant que l’autre enfant se frotte aux deux situations et affirme son droit au respect.

Je n’aurais jamais imaginé que ce récit puisse heurter des sensibilités sur la question du racisme. Je suis très embêtée, et je perds une bonne partie de mon enthousiasme sur la promotion du livre. J’en conclus surtout que la bonne intention de représentativité n’est pas suffisante, et qu’il faut également s’entourer de relecteurices très au fait de la question du racisme (ou autre selon les personnages représentés).

Décembre – Les premiers retours

Quand la prévente arrive à sa fin, j’envoie des mails aux structures petite enfance et aux médiathèques de France et de Navarre, grâce au partage de mon pote. J’ai quelques retours positifs de structures intéressées.

Je propose également à quelques influenceuses qui parlent de parentalité de leur envoyer le livre gratuitement, pour qu’elles en parlent en story si elles le souhaitent. Certaines ne répondront jamais, mais d’autres acceptent avec joie.

Et puis enfin, on reçoit les livres ! Moi d’une part, un gros carton de livres à remettre en mains propres à mes proches (pour économiser les frais de port, l’éditeur proposait cette option de livraison pour les personnes qui nous connaissaient réellement). Des lecteurices anonymes ou non d’autre part, partout en France et même au-delà. On a de super retours, des enfants qui adorent et demandent à le relire en boucle, des parents qui partagent autour d’eux. La maîtresse de mon fils qui partage le projet à tous les parents d’élèves. C’est le bonheur. L’accomplissement. 

Conclusion

Même avec 25% de droit d’auteur (divisé moit’moit’ avec Camille, donc 12,5% pour moi), ce qui est énorme, ça fait pas lourd pour le travail fourni. Pour vous donner une idée, j’ai touché en droits d’auteur pour le livre :

  • 548,50€ en janvier (pour les préventes et ventes de décembre) 
  • 202,73€ en mai (pour le 1er trimestre 2021). 

Ces factures représentent un montant brut sur lequel je serai imposée en 2022. Heureusement qu’on ne faisait pas ça pour devenir riche ! Plus sérieusement, la situation des auteurs-illustrateurs est vraiment complexe, et j’ai presque des scrupules à “prendre une place” dans cet univers très concurrentiel.

Au-delà du boulot, j’ai trouvé cela très stressant et “chargementalant”. Dans le sens où, surtout pendant la campagne de préventes, mais aussi juste avant et juste après (disons de septembre à janvier), c’était toujours dans un coin de ma tête, prenant parfois le pas sur ma vie de famille. Je me suis beaucoup impliquée dans la promotion du livre, ce qui m’a de facto placée en position d’intermédiaire entre “les gens” et mon éditeur. Et être intermédiaire, c’est nul : j’avais tout le stress de “faire vite et bien” sans avoir la possibilité de faire les choses moi-même.

Malgré cela, c’était une très belle aventure, un projet qui m’a énormément stimulée, et que j’ai envie de renouveler (en portant une attention plus soutenue sur les relectures auprès des personnes représentées). Le prochain livre, s’il aboutit, ciblera des enfants un peu plus grands (5-8 ans) et se passera dans un univers plus sauvage : au tour de Camille de s’éclater !

Un énorme merci à toutes les personnes qui ont soutenu le projet

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